Les Castors

Qu’est-ce qu’un mouvement Castor ?

maisonQuelques petites explications…

A la base, un mouvement Castor naît de l’association de plusieurs personnes autour d’un projet commun : construire, dans un élan solidaire, une maison à chacun des participants de l’opération.

Les compétences des uns et des autres viennent alors se compléter ; on travaille ensemble, gratuitement, après ses heures de travail quotidien et parfois même les week-end afin de construire à chacun, des fondations jusqu’aux finitions, une maison qui réponde aux attentes des familles.

Le terme « Castor », qui fait référence au travail minutieux de ces rongeurs lorsqu’ils s’appliquent à leurs constructions, serait vraisemblablement apparu à la fin des années quarante.

potesHistorique des mouvements Castors en France

En 1921 apparaît en France le premier mouvement d’auto construction auquel on donne alors le nom de « cottages sociaux ». Rapidement, cette opération rencontre un succès, et le mouvement tend à se démocratiser.

Au cours des vingt années suivantes naissent vingt-deux groupes de cottagistes qui construisent en tout près de mille maisons (pour la majeure partie dans des communes industrielles telles que Villeurbanne ou Saint Étienne). Les cottagistes sont essentiellement des ouvriers aux conditions de travail difficiles qui se livrent aux travaux de construction pendant leur temps libre.

Entre 1946 et 1952 apparaissent les premières coopératives Castors, simultanément dans plusieurs régions de France, tandis que l’Union Nationale des Castors (U.N.C.) est fondée en Bretagne en 1950. Le but de cette union est de « coordonner l’action des différents groupements de Castors, de les conseiller administrativement, juridiquement, financièrement et techniquement, et de les représenter auprès des administrations des organismes compétents ».

Le 12 août 1952, Eugène Claudius-Petit, alors Ministre de la Reconstruction, reconnaît officiellement par le biais d’une circulaire du Ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme (M.R.U.) le mouvement Castor, permettant ainsi l’emploi de la formule « Castor » dans la législation H.L.M.

Deux ans plus tard, en juin 1954, on assiste à la création de la Confédération Française des Unions de Castors (C.F.U.C.), qui réunit en son sein l’Union Nationale des Castors et les associations départementales de la Seine et de la Seine-et-Oise.

 

Les Castors du Saut-Le-Cerf

 

Page des personnages historiques
Articles de presse d’époque
A l’origine de l’opération

Aux origines du mouvement Castor qui va avoir lieu au Saut-le-Cerf entre 1953 et 1956, se trouve avant tout un homme : Jean-Marie Compas, alors directeur social du groupe Boussac.

Selon lui, une telle opération ne pouvait être que bénéfique pour ses volontaires.

En effet, à cette époque l’accession à la propriété n’avait absolument pas sa place dans les préoccupations des ouvriers. Les logements en cité ouvrière, entretenus par l’entreprise et au loyer très modeste, constituaient un confort financier et matériel considérable pour les ouvriers, et très rares étaient ceux qui ne parvenaient pas à se contenter de ces logements.

Mais Jean-Marie Compas, lui, n’y est pas favorable. Son souhait est que l’ouvrier devienne propriétaire de sa maison sans avoir à dépendre de son entreprise. Ainsi, il se sentirait libéré et libre de pouvoir, s’il le souhaitait un jour, mettre un terme à son contrat de travail et quitter son entreprise sans contrainte.

Jean-Marie Compas souhaite donc donner de l’indépendance aux ouvriers et combattre leur oisiveté, mais pas seulement.

Comme pris dans un engrenage par le travail, la routine et le confort matériel, certains ouvriers ont tendance à boire trop d’alcool et parfois même à sombrer dans un alcoolisme qui nuit à leur santé physique et morale, à leur travail et au bien-être de leurs familles. Faisant ce constat, Jean-Marie Compas se dit qu’occuper les hommes après le travail ne serait peut-être pas une mauvaise chose et encore moins si cette occupation leur offrait des perspectives de vie meilleure.

Décision prise, le service social Boussac met en place, dès 1949, la création d’un mouvement Castor au Saut-le-Cerf.

Jean-Marie Compas commence par faire appel à des clubs de jeunes, équipés en particulier pour travailler le bois. Avec eux, leurs familles et les ouvriers, il mène une étude complète sur la maison qui offrirait tous les éléments nécessaires à la vie d’un foyer (notamment un grenier, essentiel pour faire des réserves de bois pour l’hiver dans un département tel que les Vosges!). De cette étude naissent des plans, que Jean-Marie Compas fait agréer par les autorités officielles.

A l’époque, selon lui, le coût de chaque maison était de deux millions d’anciens Francs (d’après le registre des demandes de permis de construire enregistrées entre 1951 et 1953, le coût de la maison était de deux millions cinq cent mille Francs). Cependant, l’État versait une prime d’un million deux cent mille Francs par maison. Au final, les ouvriers devenaient donc des propriétaires indépendants en remboursant à peine le montant d’un loyer par mois, et ce pour une maison plus que confortable.

Jean-Marie Compas se lance à la recherche d’un groupe d’hommes partant pour mener à bien son projet et parvient à rassembler, à l’été 1953, dix hommes qui associeront leurs forces et leurs techniques pour construire dix maisons, formant ainsi le premier lotissement de la ville d’Épinal

 

Les participants au mouvement

Les hommes qui vont construire leur maison au Saut-le-Cerf sont donc finalement (après que certains aient abandonné) :

Monsieur GICOLAZ Casimir, peintre d’origine polonaise

Monsieur MARBACH Maurice, chef d’atelier dans la menuiserie

Monsieur LAROCHE Marcel, chauffeur

Monsieur PERRIN Georges, maçon

Monsieur TAUPIN André, maçon

Monsieur CAPUT Marc, menuisier

Monsieur MARTIN Henri, menuisier

Monsieur SIMONIN Marcel, chauffeur

Monsieur EMOND Robert, ouvrier textile

Monsieur VOIRIN Marcel, maçon.

Ces dix hommes sont aidés par cinq autres Castors (ou six, selon les sources) qui, pour leur part, construisent leurs maisons à Grandrupt.

La mise en oeuvre

Les travaux commencent alors début juillet 1953, après que chacun des dix ouvriers ait tiré un papier dans une corbeille, lui indiquant quelle maison il aurait.

Les terrains sont déjà viabilisés, Boussac fait tirer une ligne électrique et les ouvriers commencent par fabriquer eux-mêmes leurs agglomérés. Jean-Marie Compas viendra d’ailleurs, peu de temps après, poser symboliquement le premier aggloméré, aux côtés des dix ouvriers.

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Jean-Marie compas pose le premier agglo, été 1953

Boussac fournit aux ouvriers une grande partie du matériel qui leur est nécessaire : camions, échafaudages, sable, gravier… Les Castors ne manquent de rien et ont bien conscience que sans l’aide précieuse de l’entreprise, ils n’auraient jamais pu réaliser un tel chantier. André Taupin confie qu’à l’époque, ils étaient même jalousés sur ce point par les autres ouvriers des usines Boussac.

Le travail est difficile, finit tard dans la soirée (vers 23 heures, la plupart du temps) et succède aux dix heures quotidiennes de travail des ouvriers. On vient également travailler le samedi, le dimanche et les jours fériés, été comme hiver… Autant dire que les hommes sont rapidement épuisés par une telle charge de travail.

Photographie d'une maison en construction
Photographie d’une maison en construction

Le gros œuvre de la première maison est ainsi achevé au bout de dix jours, et bientôt les visites officielles ont lieu : le dimanche 8 novembre 1953, c’est Monsieur Charles Guthmuller, alors député-maire d’Épinal qui leur rend visite accompagné de Monsieur Lafont, alors conducteur des travaux au Comptoir de l’Industrie Cotonnière. A cette occasion, ils accordent aux Castors une réduction de cinquante Francs par mètre carré sur les parcelles de terrain achetées.

photographie du chantier
photographie du chantier

Les travaux s’enchainent, malgré les petites difficultés rencontrées de temps en temps ; des erreurs étaient, en effet, parfois commises car les ouvriers n’effectuaient pas que les travaux pour lesquels ils étaient formés. Ils se devaient tous d’être polyvalents, ce qui n’était pas toujours chose facile.

Photographie du chantier prise en 1954
Photographie du chantier prise en 1954
Photographie de chantier, automne 1953
Photographie de chantier, automne 1953

Chaque maison disposait donc au départ d’une cuisine, d’une salle-de-bains (très petite ; une douche, un lavabo), d’un WC, d’un salon/salle à manger, de deux chambres, d’un grenier, d’une cave, d’une buanderie et d’un garage.

A chaque fois qu’une maison était finie, il fallait s’atteler à réaliser le jardin, les allées et à clôturer le terrain avant que l’emménagement n’ait lieu.

Les travaux pour réaliser les dix maisons auront duré en tout trois à quatre ans, selon les sources.

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Vue aérienne du Saut-le-Cerf, 1956

 

Et maintenant ?

André Taupin confie volontiers, au détour d’une rencontre, comment tout a commencé pour lui …

« J’étais sur un chantier à Châtel quand on est venu me trouver pour faire les Castors. Quand on m’a parlé du Saut-le-Cerf, j’ai été très réticent : je ne voulais pas habiter là-bas. A l’époque, le Saut-le-Cerf avait mauvaise réputation, on disait que c’était mal fréquenté. Mais quand on m’a dit que c’était proche du bois, j’ai dit oui sans réfléchir. En rentrant, j’en ai parlé à ma femme. J’étais content car je serais plus proche de mon travail. A ce moment, les Castors avaient déjà commencé, je les ai rejoints. »

… Mais aussi des anecdotes de la vie de chantier :

« Parfois, des ouvriers avaient beaucoup bu, ça nous faisait rire. Une fois, il y en a un qui est tombé dans un nid de guêpe en venant travailler, tellement il était ivre!

Un coup, on avait monté un échafaudage. Tout l’après-midi, les ouvriers allaient et venaient dessus. La nuit commençait à tomber donc le chef m’a dit de monter pour les aider à finir. Je monte alors sur l’échafaudage et là, il est tombé et moi avec! Quand j’y pense, j’en ris encore. »

Et pour finir…

« Il y a toujours eu une très bonne entente entre les Castors, et de bons rapports de voisinage par la suite. Je peux dire qu’il y a eu des très bons moments mais aussi des mauvais…
En tout cas, ma femme et moi, on s’est toujours bien plus ici. On n’a jamais regretté. »

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André Taupin (à gauche)

Plus d’un demi-siècle plus tard, que sont devenus les Castors du Saut-le-Cerf et leurs maisons ?

Aujourd’hui, seuls André Taupin et sa femme vivent encore dans leur maison, au Saut-le-Cerf. Les neuf autres ont connu des destins différents : Monsieur Gicolaz, par exemple, a vendu sa maison à sa fille et est parti vivre en H.L.M. Marcel Simonin, pour sa part, n’a malheureusement pas pu profiter de sa maison, puisqu’il est décédé alors même que le chantier n’était pas complétement fini.

La plupart des maisons ont connu des changements ; on a abattu des murs, certaines ont été agrandies, on a modifié la disposition des pièces (c’est notamment le cas pour la maison d’André Taupin et de son épouse).

Quelle évolution ont connu les mouvements Castors en France, depuis les années cinquante ?

De nos jours, les mouvements Castors ont changé : aujourd’hui, on parle de mouvements Castors « individuels » ; c’est-à-dire qu’il ne s’agit plus d’un groupe d’hommes mais d’un homme seul qui construit sa propre maison durant son temps libre.